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Raconter des histoires à travers le sport : narration et longues formes dans le journalisme sportif

0 réaction 07 FéVRIER 2014 à 15H49

Ce vendredi 31 janvier s’est tenue, à l’École Supérieure de Journalisme de Lille, une rencontre autour de la thématique « traiter le sport autrement dans la presse », organisée par Geoffroy Deffrennes, lui-même ancien responsable de la chronique des sports olympiques au sein du journal la Voix du Nord.

Trois invités : Stéphane Mandard, qui dirige le cahier Sport & forme du journal Le Monde, Adrien Bosc, créateur des revues Feuilleton et Desports et Jérôme Cazadieu, responsable du service des nouvelles écritures à l’Équipe, ont échangé autour de cette question et présenté leurs travaux, qui illustrent parfaitement la problématique de la matinée.
Trois projets différents, qui se recoupent néanmoins sur de nombreux points, notamment celui de parler du sport autrement à travers des longues formes qui utilisent les outils de la narration.

Pour introduire la problématique, Geoffroy Deffrennes a dans un premier temps proposé un historique de la presse sportive française, de sa naissance fin XIXème au renouvellement de ses formes depuis le début des années 2000, avec notamment la création des revues So Foot et Desports. Une évolution constante, révélatrice des changements de regards sur le sport au fil des époques.




I – Adrien Bosc : mêler sport et littérature

« J’ai voulu faire la revue que je rêvais de lire » annonce Adrien Bosc. Après la création de Feuilleton en septembre 2011, il fonde en 2013 Desports, revue trimestrielle, cartonnée comme un livre, qui réconcilie le journalisme sportif et le journalisme narratif. Très inspiré par des références anglo-saxonnes – Tom Wolfe, Gay Talese, Philip Gourevitch, la revue Granta… - Adrien Bosc propose avec Desports un regard original sur le sport, nourri de plumes littéraires comme celles de Luis Sepulveda, Maylis de Kerangal, Bernard Chambaz ou encore Don DeLillo pour le second numéro.

A retrouver sur Libfly : l’article de Geoffroy Deffrennes sur la revue Desports ainsi que celui de la journaliste de Mediapart Christine Marcandier et de la lectrice Libfly Yaokda.




II – Jérôme Cazadieu et l’exploration des multiples possibilités du numérique

Journaliste né sous le signe du numérique avec la création du site internet Sport 24, qui appartient aujourd’hui au Figaro, Jérôme Cazadieu a par la suite rejoint l’Equipe et a eu l’opportunité d’expérimenter de nouvelles formes journalistiques grâce à l’émergence du webdoc en France. Il réalise ainsi un documentaire sur la Dream team, projet audacieux d’une part par son approche en partie culturelle et économique du sport et d’autre part car Jérôme Cazadieu est allé recueillir les témoignages de différents joueurs mythiques aux quatre coins des Etats-Unis 20 ans après les JO de Barcelone ! Le résultat de ce travail colossal connaîtra un très grand succès.

Il continue aujourd’hui cette recherche d’innovation en utilisant à plein le potentiel du numérique via L’Equipe explore, qui propose du grand reportage numérique et interactif sur le sport et dont le 8ème numéro est disponible sur internet. Pour Jérôme Cazadieu, tout aussi pétri de culture anglo-saxonne qu’Adrien Bosc, le net est un formidable espace de liberté : l’Equipe Explore ne connaît aucune limite en termes de format (le dernier fait 74000 signes). Il s’agit ainsi d’investir ce qui fait la spécificité de ce support pour apporter un plus au journalisme sportif.

Très attentif au style, Jérôme Cazadieu souhaite développer des structures narratives audacieuses et utilise pour ce faire une voix narrative, voire littéraire : « le sport est un prétexte pour raconter des histoires », explique-t-il.




III – Stéphane Mandard, journaliste tout court avant d’être journaliste sportif

Le Cahier Sport et Forme de Stéphane Mandard, qui paraît tous les week-ends dans le Monde, affiche une multiplicité d’objectifs : valoriser l’action sociale via le sport, les petits clubs, les disciplines à la frontière du sport (le journaliste s’est ainsi essayé à la sophrologie en mode gonzo), participer au débat sur le rôle du sport dans la société, et ce via des papiers longs et une esthétique travaillée. Par ce côté décalé, le Cahier plaît autant à des férus de sport qu’à des lecteurs non-spécialistes. D’ailleurs, les chroniqueurs ne sont pas toujours eux-mêmes des spécialistes du sport, que l’on pense à Sophia Aram, François Bégaudeau ou encore à Jean Rochefort qui avait signé une chronique délirante lors des JO de Londres en 2012.

Stéphane Mandard, qui a beaucoup traité de dossiers sur le dopage, se refuse à donner une image magnifiée du sport et creuse l’envers du décor, à l’encontre de l’idée qui voudrait que les pages sport d’un journal généraliste soient avant tout des pages de « respiration ». Journaliste qui traite de sport plus que journaliste sportif, Stéphane Mandard, qui a travaillé sur beaucoup d’autres sujets avant de traiter le sport, pense que les techniques journalistiques sont les mêmes quelque soient les sujets abordés.




IV – L’influence d’internet dans l’écriture de presse

Cette problématique, abordée lors de la rencontre à travers les questions des étudiants, a suscité un développement assez long du côté des invités, qui n’ont pas tous précisément le même regard sur le sujet.

Ainsi, à rebours du catastrophisme ambiant, Adrien Bosc constate un effet positif du développement du net sur l’écriture de presse, en invoquant une théorie de la sociologie des médias du début du XXème siècle qui énonce le principe suivant : le nouveau média ne tue jamais le précédent mais le force à se radicaliser sur ce qui fait sa spécificité. Cette théorie est valable pour tous les médias : dans le domaine de la musique notamment, le changement de modèle économique qui accompagne l’essor du téléchargement a donné l’occasion aux musiciens de repenser et de revaloriser le live. Le numérique a donc permis à Adrien Bosc de se poser les bonnes questions sur la différence entre les formes, afin de travailler pour sa part ce qui fait la spécificité du format papier.

Dans le même ordre d’idée, mais en orientant son regard sur le numérique, Jérôme Cazadieu explique qu’il est essentiel de se concentrer sur ce qui fait la spécificité du net. A l’aube du développement d’internet, les formats numériques n’étaient que des duplications des formats papiers, il n’y avait pas de recherche d’une forme spécifique : aujourd’hui les choses ont évolué et on constate une véritable quête d’innovation par le format, ce qu’entreprend d’ailleurs de faire Jérôme dans l’Equipe Explore, à travers un mélange de textes, de vidéo et d’interactivité.

Stéphane Mandard, plus méfiant, évoque quant à lui l’appauvrissement de la matière et du style qui va de pair avec le développement d’internet. Le numérique incite à multiplier les formats courts et cela ne va pas sans incidence sur l’écriture de presse, et ce également sur le papier. Même si la presse sur internet permet bien sûr des formats longs, les jeunes journalistes ont tendance à se cantonner le plus souvent à des papiers courts. Selon Stéphane, il n’est pas possible de ne faire que du long ou que du court : il s’agit alors de concilier réactivité et profondeur et de faire coexister les deux au sein d’un même support.


V – Marge et hégémonie dans la presse sportive

La thématique de cette conférence « Traiter le sport autrement » était propice à l’évocation de la question des marges dans la presse sportive. Stéphane Mandard avait déjà abordé le sujet dans sa première prise de parole, évoquant les activités à la limite du sport et les petits clubs dont on parle peu. Mais ce sont des questions sur le sport féminin, qui bénéficie d’une couverture médiatique moindre, qui ont relancé la discussion. Et la position théorique de nos trois invités est unanime : même si la politique des quotas et autre journée du sport féminin leur paraît absurdes, il leur semble très important de valoriser le sport féminin dans la presse. Pour ce qui est de la pratique, la question semble en revanche un peu plus délicate…



Le pendant inverse des marges de la presse sportive est nécessairement celle de l’hégémonie du football qui y règne. Interrogés sur le sujet, les journalistes invités reconnaissent cette prépondérance tout en exprimant la nécessité du rééquilibrage et de la curiosité vers tous les sports.

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