Libfly interroge André Soleau sur Le monde comme il va

Par Yomu le 11/02/2011 à 9h39 | 0 réponse
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Libfly a rencontré André Soleau, auteur de Le monde comme il va paru aux éditions du Riffle, son troisième livre.

Ancien directeur général de la Voix du Nord, André Soleau a cessé de courir pour courir et réapprécie désormais une appréhension du temps, à taille humaine.
Dmitry Vassilenko, sacré champion olympique de gymnastique en 1996, vit aujourd’hui à La Madeleine où il mène un combat contre la maladie de Charcot, causant une dégénérescence neurologique irréversible. Pour lui aussi le temps s’est arrêté, violemment. De ce combat permanent, il a tiré une sagesse contemplative qui force le respect. André Soleau et son éditeur ont dédié ce livre, et ses bénéfices à son association.

Libfly : Le Monde comme Il va est une chronique de l’année 2010, comment a-t-il été conçu ?
A.S : En 2000, j'étais encore directeur général de La Voix du Nord et nous avions imaginé, avec la Rédaction, ce que pourrait être la France et le monde du troisième millénaire. Dix ans plus tard, où en est-on? C'est un peu à cette question que j'ai voulu répondre, et force est de constater que rien n'a véritablement changé. L'accélération du temps est de plus en plus intense. On va de plus en plus vite mais pour aller où ? Que fait-on de ce gain de temps qui raccourcit les distances ? Que fait-on des moyens de communication qui nous permettent de multiplier les échanges.

Libfly : Comment avez-vous choisi les évènements qui composent ce « Memento » de l’année 2010 ?
A.S : J'ai choisi les événements au jour le jour, à la manière d'une vaste revue de presse, en opérant des choix dictés par l'actualité et par l'impact laissé dans l'opinion publique. La chronologie est rigoureusement respectée et je n'ai rien changé au contenu afin d'en conserver la spontanéité. C'est un travail de journaliste, sans la contrainte du lignage, ni du temps, ce qui favorise l'exercice de la chronique ou du billet d'humeur.

Libfly : Et rares sont les évènements en 2010 qui vous ont mis de bonne humeur semble-t-il…
A.S : Il m'arrive d'être désabusé. Nous sommes dans une société du zapping et du jetable. Haïti, par exemple, a été un moment médiatique fort mais ça n'a pas duré. On est passé à autre chose alors que la situation là-bas est critique. En revanche, on fabrique des héros de papier comme Kerviel qui a écrit un livre qui cartonne, Toni Musulin dont on vient de racheter les droits de son histoire pour un film ou encore Treiber qui a fait un moment rêver les internautes par sa capacité à mystifier la police. Qu'ont-ils fait pour mériter tant d'attention? Ils ont simplement défié l'autorité. On passe à côté de l'essentiel mais ce n'est pas propre à 2010.

Libfly : Une critique des médias émaille tout votre livre, en ce qu’ils succombent trop souvent à la tentation de l’émotivité, du traitement superficiel de l’actualité politique, quand celle-ci n’est pas elle-même superficielle. Comment expliquez-vous cette tendance qu’ont l’homme politique et le journaliste à s’abaisser l’un l’autre ?
A.S : La presse n'est pas coupable, elle n'est que le reflet de notre société, laquelle préfère l'info people à l'analyse de fond. Ce n'est pas un hasard si le Monde, Libération ou le Figaro connaissent tous des baisses de diffusion très sensibles alors qu'ils restent des valeurs sûres de la presse écrite. Ce que je dénonce, c'est cette dictature de l'immédiateté : un fait se produit : il entraîne une réaction dans l'opinion publique (émotion, compassion, indignation, colère, jugement hâtif...); puis vient l'agitation politique; ensuite la caisse de résonance médiatique et enfin la polémique. Dernier exemple concret : le fait divers de Pornic qui provoque une onde de choc, puis une déclaration de Sarkozy exigeant une nouvelle loi, puis des sanctions, puis le déclenchement de la grève dans la magistrature. Il n'y aucun recul. Le tintamarre était à son comble alors que l'on n'avait pas encore retrouvé le corps. Sans compter que cette précipitation dans laquelle sont entraînés les journalistes est source d'erreur. On l'a vu encore récemment avec l'assassinat annoncé du neveu de l'épouse de l'ex-président Ben Ali alors qu'il est en parfaite santé.

Libfly : Vous êtes vous-même journaliste et ancien directeur général de La Voix du Nord : quels sont vos modèles dans le métier et comment en percevez-vous les évolutions ?
A.S:Je ne veux pas citer de modèles, de peur d'en oublier. Je suis surtout nostalgique d'une certaine forme de presse qui profitait des horaires de bouclage pour prendre du recul et un peu de hauteur. Les moyens modernes de communication ont permis l'accès à un nombre infini d'informations mais la maîtrise du contenu n'a pas suivi.

Libfly : Le mode d’écriture de votre livre provoque une juxtaposition de faits produisant un effet identique à celui du zapping télévisé, excepté ce détail fondamental qu’il s’agit d’un livre : l’absurdité de la succession de nouvelles, à la nature et à la profondeur parfois opposées, apparaît violemment parce qu’il s’agit de l’écrit. Considérez-vous qu’il s’agisse là aussi d’une valeur ajoutée de la presse écrite à la mémoire collective comparée aux autres médias ?
A.S : Il est évident que l'image fait appel à notre sensibilité plutôt qu'à notre réflexion. C'est pourquoi je suis et je reste un journaliste de presse écrite. Mon inquiétude vient de ce que sera cette presse écrite. On ne rédige pas de la même manière un article pour un journal traditionnel ou pour une tablette numérique. La concision demande une formation spécifique. Aura-t-on, demain, les moyens de former les journalistes pour une spécialisation ou va-t-on les transformer en homme-orchestre contraints d'être à la fois rédacteur, preneur de son et d'images, sachant que l'information sera indépendante du support?

Libfly : Le livre s’achève sur les journalistes otages Hervé Guesquières et Stéphane Taponier. Avez-vous conçu cela comme une dédicace devant forcer le respect de la liberté d’expression, fragile quand on en ne sert pas, mais peut-être aussi quand on en fait mauvais usage?
A.S : Hervé Ghesquière a été stagiaire à La Voix du Nord. Il représente, avec Stéphane Taponier, cette liberté d'expression qui est un pilier de la démocratie. On peut critiquer la presse et elle est parfois agaçante, excessive, maladroite. Mais que serait ce monde que je décris sans cet indispensable garde-fou ?

Libfly : Que pensez-vous du rôle politique joué par les réseaux sociaux dans la société civile, comme les exemples tunisiens et égyptiens ont pu le démontrer récemment ?
A.S : On se dit d’abord qu’il s’agit d’un formidable outil capable de faire souffler un précieux vent de liberté. Mais il existe ce danger indéniable de récupération des informations des individus via ces réseaux : les gens se plaignent de la présence de caméras en nombre dans les lieux publics, de l’ «hyperflicage», mais dans le même temps, ils donneront toutes leurs informations personnelles sur le net, constituant ainsi une base de données faramineuse, à la merci des assureurs, commerciaux … Bientôt, nos dossiers médicaux seront sur la toile, avec ce flou concernant la responsabilité en cas de perte ou d’erreur… Wikileaks a au moins démontré la porosité du secret sur le net, et les risques qui en découlent pour la liberté sont de taille.