Billet

Publié le 21 juin 2017 à 16:59

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Avec Caroline Coutau, directrice des éditions Zoé

En 2011, Caroline Coutau a succédé, à la tête des éditions Zoé, à sa créatrice Marylise Pietri, un passage de flambeau tout en douceur pour celle qui était déjà sa collaboratrice depuis 3 ans. Plus de 900 titres composent le catalogue de cette maison d'édition d'excellence située à Carouges, en Suisse, qui s'efforce de reproduire fidèlement le lien organique de ses auteurs entre leur écriture et leur imaginaire. Une littérature d'excellence, nous vous disions.

<< Afin de mieux vous présenter aux lecteurs de Libfly, pourriez-vous nous nous expliquer la singularité de votre maison d’édition et la particularité de votre ancrage dans le paysage éditorial suisse, ainsi que sur la scène francophone ? Comment trouve-ton sa place, dans un marché du livre suisse qui souffre d’un prix du livre parfois élevé, à côté des grands groupes ?

Les éditions Zoé sont nées en 1975 de la contre culture des années 70. Au début ce sont surtout des récits sociaux comme par exemple Pipe de terre et pipe de porcelaine (le journal d’une femme de chambre, un gros succès), des enquêtes politiques (notamment celles du grand journaliste Nicolas Meienberg) ou des auto-fictions féministes (Amélie Plume, très inventive dans la forme dans les années 80, avec notamment Les aventures de Plumette et de son premier amant). Puis peu à peu, le catalogue s’est fait de plus en plus littéraire, notamment avec l’arrivée de Jean-Marc Lovay et de Catherine Safonoff. Depuis 1992, nos livres sont diffusés en France. Depuis deux ans, il y a un nouvel élan qui nous porte vers les libraires en France (qui nous le rendent bien). C’est évidemment très stimulant, la presse française s’en ressent aussi. D’autre part, nous sommes aujourd’hui très profondément implantés en tant que maison littéraire en Suisse romande. Nos auteurs sont de tous les salons, festivals et rencontres qui sont d’ailleurs de plus en plus nombreux sur le territoire. Quant au prix des livres, je m’adapte aux marchés respectifs, c’est simple et compliqué aussi car il y a un manque à gagner sur les prix que nous proposons en France vu la cherté de la vie en Suisse. On s’en sort grâce aux ventes qui augmentent en France comme en Suisse mais aussi avec l’aide de différentes subventions que nous sollicitons.

 

       

 

<< Vous avez succédé en 2011 à Marlyse Pietri, créatrice des éditions Zoé, qui avait fortement marqué l’histoire et l’identité de la maison. Comment avez-vous réussi à votre tour à incarner l’univers littéraire des éditions Zoé ? Qu’y avez-vous apporté de nouveau et comment souhaitez-vous voir la maison d’édition évoluer ? 

J’ai bénéficié d’une double chance. Celle d’hériter d’un très beau catalogue avec notamment Walser, Agota Kristof, Bouvier, Catherine Safonoff, Matthias Zschokke. Et celle d’arriver à la tête de cette maison au moment où une nouvelle génération de jeunes auteurs émerge. Qu’ils soient issus de l’institut littéraire de Bienne (Brügger, Dusapin), solitaires (Max Lobe), ou membres de collectifs (L’Ajar : Seigne, Meier, Subilia, Pellegrino), ces jeunes écrivains ont une énergie, une culture littéraire, une mobilité mentale et géographique, une curiosité et une profondeur de champ et de réflexion sur notre société contemporaine extrêmement réjouissantes. J’ai la chance d’être souvent leur première lectrice, d’échanger avec eux, de porter leur texte en France comme en Suisse et de favoriser un échange entre eux et les auteurs plus historiques de la maison. Tous cherchent une voix singulière, personnelle, sincère et précise pour dire le monde.

 

        

      

 

<< On décrit souvent votre catalogue comme un catalogue « littéraire ». Or on trouve également des livres « documents » tels que Au pays des Sherpas de l’exploratrice Ella Maillart, qui reproduit d’ailleurs certaines photographies inédites de son voyage, ou des essais comme celui, magistral, de Peter von Matt paru cette année, Don Quichotte chevauche par-delà les frontières. L'Europe comme espace d'inspiration. Vous rangez-vous à cette perception de votre catalogue ou aimeriez-vous y apporter quelques nuances ? 

Bien vu. Je crois que s’il faut une ligne et une certaine cohérence dans un catalogue, il faut aussi de la souplesse. C’est finalement un goût, fort, assumé qu’il faut défendre, aussi difficile à définir soit-il. Tant que la littérature (qu’il s’agisse de fiction ou d’un regard sur le monde sous forme de récit de voyage (Maillart) ou d’histoire littéraire (von Matt)), tant que la littérature, disais-je, cherche avec les mots les endroits où le sens des choses s'opacifie, ces carrefours invisibles et cruciaux de nos vies, et cela, l’air de rien, j’aime. C’est cette littérature qui me parle, que j’ai envie de proposer aux lecteurs.

 

    

 

<< Quelle est la particularité, si tant est qu’elle ne soit qu’une, de la littérature romande que vous défendez ? Comment est-elle influencée par ses « frottements » avec un territoire multilinguiste ?

La littérature romande n’existe pas! Oui, il y a un rapport très fort avec la nature, oui l’introspection est puissante, forte de la tradition protestante et de son rapport le plus direct possible avec la vérité, mais de quelle littérature ne peut-on pas dire cela? Avec la mobilité d’aujourd’hui (on voyage aussi facilement sur la planète physique que sur le web), je crois que les singularités nationales s’estompent. Il est vrai néanmoins que nous avons une chance : celle d’être un peu dans les marges, loin de Paris, et d’en profiter peut-être pour garder une certaine liberté face aux modes.

 Quant au multilinguisme, dans une ville comme Genève par exemple, vous ne faites pas trois pas dans les rues sans entendre au minimum 4 langues différentes, c’est sain et je suis sûre que ça stimule la créativité.

 

<< Votre catalogue se distingue par une réflexion très approfondie sur le multiculturalisme et le multilinguisme, une attention portée à la traduction et au métier de traducteur. A propos, par exemple, de la collection Écrits d’ailleurs, dont les auteurs, issus du Commonwealth,  « ont pour point commun d'avoir une double culture, et une écriture riche de métissages », pouvez-vous nous dire quel est le fil d'Ariane qui relie à la collection des ouvrages tels que L’Homme au lion d’Henrietta Rose-Innes ou Vauxhall de Gabrel Gbadamosi ?  Comment restez-vous constamment éveillée à ces multiples voix d’un territoire qui s’étend de l’Inde à l’Afrique du Sud en passant par l’Afrique et le continent américain ? 

Il est vrai que le fait de vivre dans un pays qui a 4 langues rend sensible à ces auteurs de la collection Ecrits d’ailleurs, qui ont depuis toujours au minimum deux langues, celle du pays qui a colonisé, l’anglais pour les pays du Commonwealth, et leur langue maternelle, le shona, le pidgin, le créole etc. Ceci se doublant chez eux de deux conceptions du monde souvent fortement distinctes l’une de l’autre, une chrétienne (le pays qui a colonisé) et une dont les croyances sont plus magiques (quoique je ne suis pas très au clair avec la nature des croyances chrétiennes) et la tradition plus orale. Le frottement de deux univers si différents crée nécessairement une grande richesse, même si de vivre ainsi un grand écart culturel en permanence est souvent compliqué et douloureux, on le lit ainsi chez un Gbadamosi ou une Rose-Innès.

 

<< Enfin, pourriez-vous nous donner le titre d’un livre qui a marqué votre parcours de lectrice ?

L’œuvre de Beckett parce que ma lecture en a changé au cours du temps. Son univers sombre m’a d’abord très profondément et directement touchée et déstabilisée, j’aimais ça. Puis j’en ai perçu le génial humour, puis la précision et la richesse de sa langue. 

     

3 commentaires

  • zazy
    Le 26 juin à 22:01

    Je suis dans la lecture d'Estive. Une lecture calme que j'aime retrouver le soir dans mon lit

  • Evlyne

    Evlyne

    Le 30 juin à 18:25

    J'ai achevé "Le pain du silence" de Adrien Pasquali. . J'ai déposé ma chronique sur Avis et Billet. J'ai passé un grand moment de lecture douce ,poétique, douloureuse, et belle. MERCI!!!!!

  • zazy
    Le 3 juil. à 21:38

    Beaucoup aimé Estive. Chronique posée

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