Billet

Publié le 29 mai 2017 à 10:34

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Avec Tibo Bérard, créateur de la collection Exprim' aux éditions Sarbacane

Il y a un peu plus de 10 ans, en 2006, Sarbacane, qui publiait en majorité des albums Jeunesse, a décidé de faire confiance à un jeune éditeur venu du journalisme, qui leur exprima, en tant que lecteur, sa frustration d’une littérature jeunesse trop éloignée de son époque et de ses contemporains, son souhait de mettre en avant une langue davantage en communion avec le réel, avec les nouvelles cultures urbaines et ses perméabilités. Hasard des circonstances, Sarbacane caressait l’envie de publier des romans, et Tibo Bérard put ainsi lancer cette petite bombe que fut la collection Exprim’. Alors toutes ces années plus tard, nous avions envie de lui demander comment cette collection trouve aujourd’hui ses marques et se renouvelle sans cesse dans cette jungle labellisée de la littérature « Jeunes adultes ».

<< Tibo Bérard, en 10 ans, le secteur de la littérature « Jeunes adultes » a littéralement explosé en France, mais aussi de manière générale dans le monde entier. Dans cette globalisation à outrance de la littérature, quelle est la voix singulière aujourd’hui de la collection Exprim’ ?

 Je pense que la collection Exprim’ profite de cet élan, de cette énergie, que l’on a des accointances avec ce qui se passe dans le rayon « Young Adult » américain, mais on ne fait pas tout à fait la même chose. Je n’aime pas parler de romans « jeunes adultes » mais plutôt de romans « ados-adultes » parce que c’est une façon de dire qu’ils peuvent être lus par n’importe qui ; « jeunes adultes », cela laisse à penser qu’ils s’adressent à une tranche d’âge. Ce qui pourrait les différencier de la littérature générale, c’est l’attention un peu plus forte qu’ils portent à l’adolescence, et qu’en conséquence, il est intéressant de commencer ces romans à l’âge adolescent. On n’est donc pas dans la même tonalité que ces romans YA américains qui veulent vraiment cibler. Je ne cherche pas des auteurs qui écrivent pour cette tranche d’âge particulière mais des auteurs avec une énergie singulière ; c’est ce qui fait la ligne éditoriale de la collection et que cette énergie ricoche bien avec la jeunesse.

À coté de cela, les choses ont beaucoup évolué en 10 ans. À l’époque, on nous renvoyait toujours sur l’appellation stricte « romans ados », sur ce que l’on peut et ne peut pas dire, alors que je n’avais pas l’impression d’être dans un type de littérature conçu d’après l’âge de son lectorat. Il était alors difficile de concevoir que ces romans puissent être lus par n’importe qui, alors que 10 ans après, c’est complètement admis du fait de gros succès américains type Hunger Games. On a vu arriver en libraire des gens de 30-40 ans, un peu déçus de la littérature générale, et qui cherchaient une littérature plus récréative et surtout plus narrative. Ces lecteurs d’il y a 10 ans n’ont pas aujourd’hui arrêté de lire cette littérature. Ils n’ont pas le réflexe élitiste qu’ont leurs ainés.

 

<< Comment fait-on pour que celle que vous décriviez lors de sa création comme une collection innovante, continue à surprendre ?

On fait partie des gens, avec d’autres éditeurs, qui ont ouvert des portes, notamment par rapport à la façon de considérer le lectorat. On a voulu sortir de l’idée selon laquelle il fallait éduquer les ados, faire des romans prescriptibles avec toujours une vertu morale, ou tout au moins pédagogique. Cette nouveauté allait de pair avec l’arrivée de nouveaux auteurs qui ne venaient pas de la scène littéraire classique : Exprim’ essayait finalement de faire sortir une littérature plutôt populaire et donc susceptible de toucher la jeunesse. J’étais content que vous la mettiez à côté de Toussaint Louverture [dans la Voie des Indés], cela résonne bien. Par moments, je me sens plus proche de livres parus chez Gallmeister que de certains romans ados classiques.

Comment avons-nous été inventifs ? Il a fallu aller chercher de nouveaux auteurs, qui ne seraient pas venus à la littérature par eux-mêmes si je n’étais pas allé les trouver. Il y a aussi la façon de travailler avec eux, en les poussant à être ceux qu’ils sont, et c’est là tout le rôle de l’éditeur. Cela va jusque dans le travail du texte, le travail de la syntaxe : je sais que j’ai des réflexes liés à la collection dans ce que je propose aux auteurs, qui viennent de la littérature américaine, par exemple l’utilisation du tiret d’incise qui accélère la phrase.

Comment rester inventif ? C’est, presque à l’inverse, apprendre à s’effacer en tant qu’éditeur. Les cinq premières années, j’ai voulu montrer qu’on était en train d’inventer quelque chose et les cinq années qui ont suivi ont été consacrées à laisser se développer ces univers d’auteur, à leur redonner le pain. On a peut-être été plus à l’écoute des auteurs et à ce point de vue, la blogosphère et les réseaux sociaux ont eu une petite incidence, sans pour autant que l’on aie fait notre catalogue à partir d’eux.  A partir de 2012, j’ai commencé à voir en direct des retours de lecteurs et ça m’a fait bouger, ça m’a permis d’oser faire des choses que je n’aurais pas pensé faire comme ouvrir mon catalogue à des récits plus tendres comme Frangine [de Marion Brunet], au fantastique comme avec Jungle Park [de Philippe Arnaud] ou à la comédie avec Les Petites Reines [de Clémentine Beauvais]. On prend du recul et on fait vaciller ses certitudes.

 

  

 

Ce qui me fait plaisir, c’est de voir que depuis 2012, on a des titres peut-être plus « grand public ». Dans les premiers temps, on se focalisait peut-être un peu trop sur l'approche stylistique, la volonté de secouer la forme et la langue, parfois au détriment de la narration. Aujourd’hui, on est plus accessible, on propose plus des histoires, on insiste plus sur les narrations. Mais où j’estime que je ne me trahis pas c’est qu’entre Sarcelles-Dakar [d’Insa Sané] et Songe à la douceur [de Clémentine Beauvais], je vois plein de liens : la poésie est toujours présente, comme le fait de jouer avec des références classiques et de les détourner. Cela prouve juste que l’on a évolué mais que l’on reste fidèle à ce que l’on est.

 

  

 

<< Le « ressort » littéraire qu’est la dystopie a permis à de nombreux auteurs d’amener à des jeunes lecteurs des sujets tels que la sexualité, la discrimination, etc. La collection Exprim’ est à l’opposé de cette démarche puisqu’elle entend amener ces thèmes à ces mêmes lecteurs à travers des situations ancrées dans leur réel et celui de la société dans laquelle ils vivent. Comment fait-on pour résister aux sirènes du prochain Hunger Games ? A celles des ouvrages multi-tomes ?

La première explication est que le point d’ancrage du catalogue, c’est la création française, or les dystopies sont quasi toutes des ouvrages anglo-saxons et donc cela me met à l’écart de ces voix-là. La deuxième chose, c’est que je n’ai rien contre publier un roman fantastique ou de la dystopie mais il faut que cela passe par un contenu narratif, une voix, un entrain, ce que l’on trouve rarement dans les dystopies. Si j’en trouve, je le ferai, même cela me ferait plaisir. Quand Philippe Arnaud m’a proposé Jungle Park, j’étais content qu’il se soit amusé à aller vers cette forme narrative pour mieux dire ce qu’il avait à dire. Enfin, dernière explication, notre catalogue s’appuie sur un pool puissant d’auteurs qui pour certains sont là depuis 10 ans, et ces gens-là, qui travaillent sur une certaine forme de littérature, et se connaissent, ne sont pas du tout en ce moment dans ce type de proposition romanesque.

 

<< Justement, on sent un véritablement attachement de vos auteurs pour Exprim’ mais aussi pour ses nouvelles collections Pépix et Pépix noir, puisque certains, comme Marion Brunet, Clémentine Beauvais ou Benoît Minville, passent allègrement d’une collection à l’autre. Est-ce qu’ils vous proposent spontanément de changer d’univers ou les y encouragez-vous ?

 Pépix est née un peu de l’arrivée de Marion [Brunet] et Benoît [Minville] dans la collection Exprim’, avec leur énergie et leur univers ; tout d’un coup, j’ai vu arriver ces gens qui me parlaient de Stevenson et d’Alexandre Dumas ! C’est un peu eux qui m’ont donné envie de monter la collection Pépix, et j’ai donc forcément fait appel à eux. Au quotidien, cela m’arrive régulièrement de dire à des auteurs que je les verrais bien écrire un Pépix, alors que je ne le proposerai pas à d’autres. Axl par exemple, a priori, ce n’est pas son truc alors que Séverine [Vidal], cela ne m’a pas surpris qu’elle en ait envie. C’est une force énorme quand ils peuvent le faire ; et pour leur carrière d’auteur, c’est très intéressant parce qu’ils vont pouvoir se faire connaître de différents libraires, intervenir avec plein de classes différentes, du CM1 jusqu’à la terminale.

 

<< Pourquoi ne publiez-vous pas d’auteurs étrangers ?

Le seul roman dont j’ai acheté les droits c’est Le Monde de Charlie [de Stephen Schbosky], qui est d’ailleurs l’un de nos best-sellers ! Ce n’est pas mon expertise ; l’achat anglo-saxon, c’est quand même particulier parce que ce sont de grosses maisons. Ce que j’aime c’est le travail au corps à corps avec les auteurs, cela implique de le tordre, de faire des coupes énormes, de s’amuser sur le texte, de faire un travail en profondeur, ce que l’on ne peut pas faire avec l’achat de droits. Ce qui nous excite, c’est de faire jaillir des nouveaux talents en France. Mais nous avons commencé à vendre les droits de certains de nos titres : cela prend du temps mais on a vendu, coté Pépix, Le Journal de Gurty [de Bertrand Santini] et La Drôle d’évasion [de Séverine Vidal et Marion Puech] en Italie récemment. Côté Exprim’, on a bien sûr vendu Les Petites Reines, non seulement en Allemagne et en Italie mais aussi en Grande-Bretagne, ce qui est très savoureux, d’autant plus que l’éditeur s’appelle Pushkin et que Songe à la douceur est une adaptation de Pushkin !

 

   

 

<< Je me suis baladée sur le blog de Clémentine Beauvais, dont les succès, Les Petites Reines et Songe à la douceur, sont à l’image de sa personnalité pétillante et elle parle à un moment de littérature « vieillesse » ! Que pensez-vous de ce terme ? Pensez-vous publier un jour de la « littérature vieillesse » ? (par exemple http://clementinebleue.blogspot.fr/2016/08/les-amities-feminines-en-litterature.html)

Je n’emploie jamais ce terme, même si je le connais ; en revanche je ne lis pas de littérature adulte, je lis de la littérature générale. Pépix, c’est clairement de la jeunesse ; Exprim est ce que la jeunesse a inventé, elle est cousine de la littérature générale. Avec Exprim’ je fais la littérature que j’aime et que j’ai envie de voir en librairie, de la littérature très punchy et narrative. La littérature générale française, franchement, c’est pas mon truc. Je relis souvent le livre de Stephen King, Écriture : Mémoires d’un métier, qui s’adresse aux aspirants écrivains et évoque ce qu’est pour lui la littérature : il fait un peu la même scission entre littérature générale qui est soit sur-stylisée, soit très cérébrale, et la littérature populaire, avec ses dialogues, ses personnages, ses scènes.

 

 

 

<< C’est vrai qu’on sent une influence anglo-saxonne aussi bien dans le contenu narratif que dans les couvertures.

En fait, tout ce rapport anglo-saxon à la littérature, ce coté immédiat, a été récupéré par le secteur ados-adultes. C’est pourquoi les romans de genres sont peu à peu cannibalisés par ce secteur : SF, Fantasy, etc. 

 

<< Y a-t-il un livre qui, comme ont pu l’expérimenter certains jeunes à la lecture de titres emblématiques de la collection Exprim’, on pense à Je reviens de mourir, à Sarcelles Dakar, et bien d’autres encore, a marqué votre expérience de jeune lecteur ou de jeune homme en train de se construire ?

J’ai envie de citer plein de livres !  Alors le plus ancien souvenir d’un livre coup de poing, j’avais 12-13 ans, c’était Vipère au poing, je m’en souviens très bien. Peut-être que si je le relisais, je serai un peu déçu mais ça m’avait fait un choc incroyable, un peu comme Sa Majesté des Mouches, ou Le Sagouin de Mauriac. Ils sont plein de hargne et j’avais besoin de ça. Un peu plus tard, ce furent des livres plus exubérants, et notamment Céline, je ne pensais pas qu’on pouvait faire ça en littérature et ça a fait voler mes repères en éclat. Dans la même lignée, j’ai adoré toute la littérature dix-septièmiste, Cyrano de Bergerac, Scarron et Le Roman comique, les histoires de bouffons du roi. Et encore un peu après, dans la même énergie très fantaisiste, Le Maitre et Marguerite, un énorme choc et bien sûr, Belle du Seigneur, avec ce côté festin littéraire. Ensuite, j’ai basculé du côté américain avec des auteurs comme Ellroy, Ellis, un peu plus rock-and-roll. Tous ces chocs littéraires, c’est ce qui fait le territoire de ma collection. Et puis à un moment, j’ai eu comme une overdose de noirceur, c’est plus récent, et c’est à ce moment qu’Exprim’ a basculé vers des choses un peu plus ouvertes, des romans un peu plus généreux. Cela coïncide avec un choc plus tardif : c’est quand j’ai lu Martin Eden de Jack London. Cela m’a aidé à repenser les lignes de ma collection parce que ce que raconte ce livre, c’est-à-dire la métamorphose d’une brute en homme, c’est la littérature dont on a besoin aujourd’hui. 

 

    

   

Un grand merci à Tibo Bérard et à sa si sympathique équipe !

 

1 commentaire

  • AliceAGH
    Le 1 juin à 16:58

    Interview hyper intéressante qui permet d'en savoir beaucoup plus sur cette collection qui sort des sentiers battus et sur la littérature de façon plus générale. J'aime cette façon de faire sauter les barrières entre les genres et les âges. Je me souviens lorsque j'ai découvert la collection à ses débuts, avec Insa Sané, Julia Kino, Martine Pouchain... des titres forts qui marquent, font parler d'eux et bousculent, et ça fait très plaisir de voir que 10 ans plus tard (déjà !) c'est toujours aussi bien, voire encore mieux.

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