Billet

Publié le 5 décembre 2016 à 09:21

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L’interview d’Anne-Laure Brisac, éditrice de Signes et Balises

En écho à la Voie des Indés de novembre, l’éditrice nous en dit un peu plus sur sa maison d’édition, ses choix (au passé, présent et futur) et nous livre, en bonus et en grande lectrice, quelques autres maisons d'édition à découvrir :

Libfly - Sans mauvais jeux de mots, comme premier repère pour les lecteurs qui ne connaissent pas votre maison d’édition, comment avez-vous choisi son nom « Signes et balises » ?

Anne-Laure Brisac - C’est un petit clin d’œil à « Phares et balises », le service public qui s’occupe du maintien des… phares et des balises sur le littoral. En fait j’avais imaginé le syntagme « Signes et balises » un jour où j’ai voulu choisir un nom pour une journée d’études que j’organisais autour de l’édition numérique – à une époque je me suis pas mal occupée de cela. Et comme je voulais démarrer cette maison d’édition par de la littérature de témoignage, des livres conçus comme des « balises » nouvelles qu’on pose sur le chemin, je me disais que cela convenait bien. Cela répondait aussi à une sorte de « tropisme littoral » que j’ai sans doute. Et enfin, comme je voulais publier, dans le spectre de la littérature de témoignage des livres de voyage (récits, récits qui tirent du côté de la fiction… disons des livres autour de lieux), cela convenait aussi. J’ajoute que, tout simplement, ces deux mots associés l’un à l’autre me plaisent et me semblent contenir quelque chose de poétique.

 

Libfly - Vous êtes autant traductrice qu’éditrice. Quelles sont les ponts et/ou les divergences qui existent entre ces deux missions/sacerdoces/plaisirs (barrer la mention inutile) ? Athènes – Disjonction a d’ailleurs été traduit par vos soins. Est-ce quelque chose de ponctuel, contextuel ou quelque chose au contraire que vous aimeriez réitérer au sein de votre maison d’édition, de la même manière que certains auteurs s’éditent dans leur maison d’édition ?

Anne-Laure Brisac - Le premier point commun entre ces deux activités – peut-être le  seul ? – et sans doute le plus important, est qu’il s’agit, à chaque fois, de transmettre. Et que la question de la transmission est au cœur du projet de Signes et balises. Autre point commun bien sûr : le plaisir du texte ! et de connaître un texte en profondeur, dans son intimité.

Mais si j’ai traduit Athènes-Disjonction, c’est parce que je traduis tous les textes de Christos Chryssopoulos publiés en français, nous formons depuis le début un tandem auteur-traducteur qui fonctionne bien. Le projet de ce livre remonte à la publication de photographies qui en constituent la chair, agrémentées de textes, qui ont d’abord paru, à l’initiative de Thierry Jolif, sur le site Unidivers (magazine culturel en ligne de la ville de Rennes). Au fur et à mesure que Christos Chryssopoulos écrivait ces textes et qu’ils étaient traduits et mis en ligne, il s’est rendu compte qu’il était en train de construire un projet de livre, il a cherché un éditeur et cela coïncidait avec le moment où j’ai acheté les droits pour Minsk cité de rêve d’Artur Klinau (traduit par Jacques Duvernet) ; les deux livres résonnaient entre eux pour plusieurs raisons et donc on a fait (c’est-à-dire conçu) celui-ci ensemble, Christos et moi.

Bref, le fait que je traduise un texte publié par Signes et balises, a priori c’est plutôt ponctuel et circonstanciel. Je veux dire par là que je n’ai pas du tout créé la maison d’édition pour publier mes traductions, pas du tout. Et encore moins des textes dont je serais l’auteur. Là, c’est à mon avis une question d’éthique. Signes et balises ne publie pas de livres à compte d’auteur, ce serait le comble si j’y publiais des livres écrits par moi ! (de toute façon, je n’ai pas de fond de tiroir en réserve).

 

Libfly - En dehors des « balises » posées par votre ligne éditoriale, comment choisissez-vous, découvrez-vous les livres que vous éditez ?

Anne-Laure Brisac -Il y a tous les cas de figure. Le livre que je commande à un auteur parce qu’on discute de choses et d’autres, que nos conversations, échanges, discussions rencontrent une idée de livre que j’avais ou bien font naître une idée de livre. Je creuse, on creuse, et si cela converge, on y va. Lycéen résistant d’Ivan Denys est né ainsi.

Un autre cas de figure est le livre en langue étrangère que m’apporte un traducteur : c’est ce qui s’est passé pour Minsk. Jacques Duvernet avait traduit une vingtaine de pages et rédigé une fiche détaillée, je ne connais pas le russe, mais j’ai été conquise et j’ai dit : banco !

Ou le livre que m’apporte quelqu’un que je connais : Histoire de Daniel V., de Pierre Brunet, est arrivé ainsi.

Autre cas de figure encore : je passe beaucoup de temps à lire des blogs, à aller sur des sites web… On y trouve des choses, beaucoup de textes intéressants, et des gens qui ont une belle plume. Pour l’instant aucun livre de Signes et balises n’est arrivé par ce biais mais je pense qu’un jour cela se fera.

La Traîne-sauvage était un livre que j’avais lu quand il était paru en 1999 et qui m’avait fortement impressionnée. J’avais appris qu’il était épuisé et devenu introuvable. Je trouvais que c’était un livre important, fort et original au sens profond du mot : j’ai trouvé le moyen de contacter les auteur/ayants droit et l’aventure a démarré ainsi.

 

Quant aux manuscrits reçus par la poste, je n’en ai pas encore publié. Ceux que j’ai reçus et qui me paraissaient acceptables (un ou deux sur une cinquantaine en trois ans) devaient encore être travaillés, mais là, le problème est le manque de temps et de mains – et de cerveau… (je suis toute seule à la barre de Signes et balises, hormis les gens qui m’aident ponctuellement).

 

Libfly - Accepteriez-vous de nous en dire plus sur les 5 prochains livres que vous allez publier ?  Quelles sont vos envies ?

Anne-Laure Brisac - Le prochain titre sera constitué de lettres de Victor Serge (romancier, traducteur de Trotski, journaliste…) à sa compagne Laurette Séjourné, alors qu’il fuyait la France pour aller se réfugier au Mexique. Un autre livre est en cours d’écriture, par Claire Lechevalier, autour des Juifs d’Istanbul au XXe siècle (un récit qui se déroule sur plusieurs générations). D’autres projets sont dans les tuyaux mais il est un peu tôt pour en parler.

J’ai pas mal d’idées ou d’envies de formes à développer mais là aussi, je préfère ne pas en parler encore.

 

Libfly - En dehors de votre catalogue, auriez-vous un conseil de lecture pour nos lecteurs ?

Anne-Laure Brisac - Je suis épatée par ce que font d’autres maisons indépendantes, l’énergie avec laquelle ils le font et la créativité. J’ai ainsi lu plusieurs livres de La Contre Allée, et je conseille vivement aux lecteurs d’aller voir leur catalogue – par exemple Tombeau de Pamela Sauvage de Fanny Chiarello qui m’a carrément bluffée. J’admire beaucoup ce que fais Virginie Symaniec dans sa maison d’édition Le Ver à soie (littérature russe, biélorusse, des pays d’Europe centrale). Je suis en train de lire Les Vies multiples de Jeremiah Reynolds de Christian Garcin, c’est formidable (éd. Stock). Autres lectures qui m’ont marquée dernièrement : Vraquier ou Et tout le tremblement de Gilles Ortlieb (Le Bruit du temps), ou encore Mademoiselle Haas de Michèle Audin (L’arbalète), magnifique d’humanité (tiens : voilà un livre que j’aurais aimé publier !). Allez voir aussi du côté des éditions Intervalles, des éditions des Cendres, des éditions Claire Paulhan… Et je me permets de faire de la publicité pour une maison d’édition à laquelle je collabore parfois et qui développe un projet très original : les éditions Artulis qui publient des textes autour de la notion de résistance (au sens large), des textes patrimoniaux (ex : les carnets de l’île du Diable du capitaine Dreyfus) accompagnés de textes qui apportent un contexte ou un éclairage. Les livres sont numérotés, tirés à très peu d’exemplaires, et en même temps tout est mis en ligne et en accès libre et gratuit.

  

La Voie des Indés de novembre, c'est par ici !

 

2 commentaires

  • Evlyne

    Evlyne

    Le 8 nov. à 16:35

    Merci pour cet entretien très riche et surtout porteur d'idées de lecture à venir tant le choix est bien ciblé et intéressant. Je me rends compte que chaque maison d'Edition est personnelle et toujours de haute qualité. Libfly est une passerelle quasi indispensable pour nous amener à la connaissance de toute cette littérature de haute voltige. MERCI!!!!

  • afbf
    Le 21 nov. à 20:14

    Ravie que l'étonnant Tombeau de Pamela sauvage fasse partie des propositions... Je compte sur les prochaines voie des indés pour nous faire découvrir ces maisons d'édition. Je suis ravie aussi que les éditions de la Contre-allée soient reconnues ( un peu chauvine!)

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