Édition : R. laffont (grand format, 28 Mars 2013)
ISBN-13: 9782221134184
Sa critique : Terminer ce roman de plus de 600 pages, c'est aussi gagner le pari de privilégier le fond sur la forme, le contenu sur le style. En effet, Tom Wolfe a voulu faire "chanter" les mots, leur donner une voix, au po...[lire la suite]int parfois d'en abuser. Seulement, les onomatopées entrent dans une logique d'ensemble: décrire et expliquer au mieux la ville de Miami dans ses failles, ses faiblesses, mais aussi et surtout ses excès. Un simple rire se transforme en "hock hock hock ahhhHHH!", un doux murmure en "murmurmurmurmurmurmurmures". La prose est à l'image des personnages, excessive.
Le fil narratif est simple: un oligarque russe, un certain Sergueï a offert pour plus de 70 millions d'œuvres d'art au musée d'Art Contemporain de la ville. Ce don est d'autant plus douteux qu'il a été fait simplement en échange d'un nom sur une plaque à l'entrée, dans la plus pure tradition du mécénat. Simplement, lorsqu'on connaît le donateur, le doute est légitime... Ainsi, de près ou de loi, gravitent autour de Sergueï ceux qui vont donner consistance au roman: le flic Nestor, d'origine cubaine, son ex, Magdalena vivant une aventure avec son patron, Norman, médecin spécialisé en dépendance porno, l'homme d'affaires Maurice Fleichmann. Tous ont en commun de vivre à Miami et d'y avoir adopté la règle fondamentale pour s'y sentir bien: le paraître. Peu importe son statut et sa place en ce bas-monde, pourvu qu'on est le prestige, le panache! Qu'est-ce que la perte de ses valeurs et un certain renoncement à son éducation en échange d'un moment au Colombus Day, au dernier restaurant à la mode, ou dans le lit d'un homme influent?
Miami est un petit pays: plaque tournante de l'immigration, elle intègre légalement ceux qui arrivent sur son sol illégalement. Ainsi, des gens venus d'autres pays, parlant une autre langue et possédant une autre culture partagent les strates du pouvoir avec les "Anglos". Et même si les luttes internes sont permanentes, il faut constamment donner à la population l'image de l'intégration réussie...
Sous sa prose échevelée, avec une intrigue minimale, Tom Wolfe rend compte avec brio de l'évolution de la société: orgie d'argent, de sexe, de pouvoir, mais surtout, orgie de ... vide. Car, une fois enlevés le strass et les paillettes, ne restent plus que la vraie vie pour les uns, "les maîtres du désastre" pour les autres, ces riches ruinés qui veulent se refaire une réputation grâce à la téléréalité.
Alors, l'auteur n'a-t-il pas finalement décrit un épisode contemporain de la Bible? Miami n'est-elle pas la nouvelle Sodome vouée à la destruction prochaine ?
Passionnant sur bien des points, ce roman, traité avec une documentation journalistique en "véritable secrétaire de son époque", propose une véritable plongée en apnée dans l'excès.
vivi
Édition : H. d'ormesson (grand format, 17 Janvier 2013)
ISBN-13: 9782350872094
Sa critique : De nos jours, lorsque vous êtes due la région et qu'on vous parle du canal de la Deûle, vous revient systématiquement un étrange fait divers. En effet, plusieurs étudiants y ont été retrouvés morts après des soirées bien...[lire la suite] alcoolisées. A force, la police a cru que, peut être, un tueur en série en serait la cause, mais aucune preuve n'a pu confirmer cette hypothèse. Depuis, plus de noyés mais des interrogations demeurent et les rumeurs vont bon train.
Michel Quint, lillois, a exploité cette affaire pour bâtir un roman policier de facture assez conventionnelle. Les protagonistes Jules et sa cousine Emma, viennent en aide à Lisa dont le frère a été retrouvé noyé dans la Deûle. Ils ne sont ni flics, ni détectives, mais connaissent Lille comme leurs poches et les endroits à la mode. C'est bien utile quand on sait que la victime était un footeux en vogue, fêtard fini et homme à femmes.
Ainsi, le lecteur part à la découvert de "la faune" nocturne, de ces gens qui font la pluie et le beau temps dans les endroits huppés et terminent leurs nuits de l'autre côté de la frontière... Il y a quelques échos faisant rappeler une certaine affaire avec un certain proxénète et un certain homme politique, mais la comparaison s'arrête là.
Plus Jules avance dans son enquête, plus lui, l'enfant non voulu dans une famille bourgeoise, va en apprendre un peu plus sur l'identité cachée de son cher père.
Après de multiples visites de friches industrielles, de bars underground et de boîtes privés, Jules et Lisa connaîtront le responsable, mais ce dernier aura semé encore quelques cadavres derrière lui.
Alors qu'est-ce qui coince?
Il faut un temps d'adaptation pour accepter la prose de Michel Quint: trop alambiquée, trop versée dans les détails inutiles parfois, trop propice à s'éloigner du sujet principal. A force, s'installe un ronronnement permanent et pénible qui gâche le fil de la lecture. Les personnages rencontrés dans le roman sont à l'image du style utilisé: trop. Parfois, quand même, en ressort de beaux passages, limite poétiques:
"Je me rends compte que les villes, et Lille aussi, sont faites de paroles, pas de briques ou de pierres, pas d'urbanisme. Vivre ensemble est une affaire de mots, de partager la même histoire. Habiter ensemble vient après, quand est réglée la question du mythe sans cesse recommencé, que chacun de nous, en rhapsode, alimente par petits bouts, petites phrases et constituent ainsi l'âme vivante de la cité."
Finalement, "En dépit des étoiles" (très beau titre, il faut le dire) est un roman foisonnant, un peu fouillis mais qui ravira les amateurs de bons mots et de digressions.
vivi
Édition : Actes sud (grand format, 2 Mai 2013)
ISBN-13: 9782330019389
Sa critique : Cela fait presque dix ans que le monde a pris fin. Dans monde il faut comprendre le monde civilisé. Le réchauffement climatique allié à une pandémie de grippe redoutable a eu raison de l'Humanité. Or, le monde post-apoca...[lire la suite]lyptique présenté dans ce roman est aux antipodes de celui de Cormac McCarthy dans La Route. En effet, la nature reprend ses droits, luttant contre la sécheresse, proposant un autre décor aux villes laissées à l'abandon. Au milieu de ce renouveau, Hig et Bangley. Ces deux là ne se seraient pas entendus autrefois, mais désormais seuls, ils ont allié leurs forces pour vivre et se protéger des autres. Autant Hig est un contemplatif, amoureux de la pêche à la truite (or il n'y plus de truites...), randonneur averti avec son chien Jasper, et pilote bichonnant son Cessna 182 de 1956, autant Bangley est un fou furieux tirant sur tout ce qui bouge ou presque, peu loquace sur son passé, mais réellement heureux d'être un survivant dans le monde fini:
"Il aura fallu la fin du monde pour faire de nous les rois d'un jour. Pas vrai Hig? Les capitaines de notre destin. Ha!"
De temps en temps, Hig survole le périmètre où il vit avec Bangley pour en vérifier la sécurité mais aussi profiter pleinement de la beauté du monde:
"Beaucoup d'arbres morts s'y dressent à présent et se balancent comme des squelettes, soupirant comme mille fantômes, mais pas tous. Il y a des parcelles d'arbres verts, et je suis leur plus grand fan. Je les encourage depuis la plaine. Allez allez allez poussez poussez poussez! C'est notre chant de résistance. Je le hurle par la vitre quand je les survole à basse altitude.(...) La vie est tenace si on lui montre ne serait-ce qu'un peu de soutien."
Lors d'un de ces vols, il a capté un message radio provenant de Junction Point, l'aéroport jadis de la plus grosse ville du coin. Parce qu'il n'a plus rien à perdre, parce que personne ne le retient, même pas Bengley, mais surtout parce qu'il veut donner un sens à cette vie dans le monde fini, il décide de s'y rendre, en sachant pertinemment qu'il n'aura pas assez de kérosène pour revenir...
La constellation du chien est un hommage à la beauté du monde, à "ce que nous sommes, ce que nous faisons: on flaire un filet, on pousse, on le repousse, ce filet qui n'existe pas. Les nœuds des mailles aussi résistants que nos croyances intimes. Que nos peurs intimes."
Hig a tout perdu: sa vie d'avant, la femme qu'il aimait, enceinte, emportée par la maladie. Ne lui reste plus que son chien, la nature, l'amitié étrange de Bangley, et les visites bimensuelles aux familles vivant plus loin et porteuses de "la maladie du sang".
Hig a passé "neuf années à faire semblant". Il veut désormais "être inondé, consumé" car lui manque le bruit, "la clameur de".
Peter Heller ne propose pas un roman contemplatif. Même si les arbres ont le goût du passé, l'action se situe vraiment à l'émergence d'un monde nouveau. Hig va faire des rencontres le forçant à reconsidérer son point de vue sur sa survie et son amitié avec Bangley. Et puis, ce roman propose une profonde réflexion sur la perte et la douleur. Le temps atténue tout, le chagrin se transforme en une forme de détachement faisant de nos êtres chers "des fantômes pâlissants".
La constellation du chien est une pure merveille, servie, il faut le souligner, par une excellent traduction, qui laissera le lecteur pantois, et touché par de superbes phrases.
vivi
Édition : [points] (poche, 21 Février 2013)
ISBN-13: 9782757832219
Sa critique : "Il faudrait s'arracher le cœur et vieillir d'un coup" se dit souvent le narrateur, "on n'aurait plus mal, on sentirait rien."...
En trois histoires, Dominique Fabre explore les méandres de la sensib...[lire la suite]ilité humaine. L'auteur met en scène des personnages confrontés à leurs souvenirs et à leur sensibilité. Ainsi, le lecteur croise un jeune homme et son ami dont il sauve la vie plusieurs fois ; on suit un frère et une sœur dans l'organisation de leur nouvelle vie avec leur mère après le départ du père, un après-midi, une petite valise à la main; enfin, on lit le récit du déménagement d'Anna, leur grand-mère expulsée de son logement insalubre, complètement perdue à l'aune de son Alzheimer balbutiant..
L'auteur est très sensible aux lieux, aux ambiances. Ils font partie de ses choses qui décident de la sensibilité de chacun. Le livre est ainsi truffé de références au passé, au vécu, aux images qui mine de rien provoquent un fort ressenti:
"Il y a eu un sourire juvénile et un peu triste, juste entre les deux, comme quand on sent qu'il faudrait liquider son cœur et qu'on n'y arrivera jamais, mais en existant, on y arrive, sans trop se rendre compte, un jour, on y arrive tout à fait. Un jour on y arrive la vie entière."
Comme on ne peut pas s'arracher le cœur, et tel un robot vivre les choses sans âme, nous sommes constamment dans le contrôle des émotions. Comment ne pas être bouleversé lorsqu'on voit sa grand-mère quitter le lieu où elle a toujours vécu? Comment ne pas culpabiliser lorsqu'on son propre père vous quitte en vous disant simplement "je vais devoir vous laisser"?
Nous sommes faits d'émotions, nous sommes faits de rire et de larmes. Chacun porte en soi "une pente mélancolique" qu'on redresse à chaque instant pour garder le cap. Alors, à se poser la question si Dominique Fabre a couché sur le papier son vécu, ses souvenirs et ses souffrances, sans utiliser l'outil fictionnel, lui-même propose un début de réponse:
"Ce sont les endroits détruits et dépassés d'une vie qui n'aura plus jamais lieu, elle n'a peut être même pas vraiment eu lieu, en fait, alors ça va bien comme ça."
Tout est dit...
vivi
Édition : Albin michel (grand format, 2 Mai 2013)
ISBN-13: 9782226248305
Sa critique : Julie a vingt ans, elle est caissière et galère pour boucler ses fins de mois. Heureusement, son petit garçon de trois ans, Lulu (Ludovic) est le rayon de soleil de sa vie. Il la fait tenir et subir sans broncher les alé...[lire la suite]as de l'existence:
"Quelle dignité? Ça fait belle lurette que ce petit bout de femme l'a perdue, Quand c'est une question de survie, on range dans les placards les grands idéaux qu'on s'étaient fabriquées gamine. Et on encaisse, on se tait, on laisse dire, on subit."
Un jour, alors qu'elle est en caisse, elle laisse poindre une larme. Paul, le client, la voit. Touché, il tente le dialogue, l'invite même à déjeuner. Mais Julie se méfie de cet homme à la cinquantaine élégante, à la vie sociale et matérielle aux antipodes de celle de la jeune fille. Pourtant, Paul n'est pas "un prédateur"; il sort d'un divorce, il profite de son célibat. C'est la larme de Julie qui le perturbe... De fil en aiguille, une vraie amitié se crée:
"bizarrement, Paul a l'intuition qu'avec Julie, ce sera pour un bout de vie. Il est parfois des impressions que l'on n'explique pas."
Paul invite Julie et Lulu en Bretagne dans une maison qu'il possède et où il y passe ses vacances avec Jérôme son fils, un veuf inconsolable. Les voilà partis tous les quatre pour deux semaines en plein air. Du pur bonheur...
Pendant une centaine de pages, on lit un conte de fée moderne, on croit même que l'arrivée impromptue du fils veuf et en colère sera le point de départ d'une possible histoire d'amour. Sauf que l'auteur n'a pas voulu écrire un conte, du genre "et ils vécurent heureux....", mais un roman où la fiction associe le bonheur et le tragique de l'existence.
Juste avant le bonheur, c'est cet instant qui nous fait croire que, oui, ça y est, notre bonheur est à portée de main, qu'il est possible à moi aussi, mais que le malheur peut s'inviter au dernier moment.
Et après, lorsque la tragédie n'a plus de nom, que le temps apaise la douleur sans pour autant l'effacer, peut-on s'accorder le droit à la vie et au bonheur?
"J'ai l'impression d'être un peu morte moi aussi. D'être un champ de bataille. Tout a brulé, le sol est irrégulier, avec des trous béants, des ruines à perte de vue. Le silence après l'horreur."
Juste avant le bonheur est un roman bouleversant à vous arracher des larmes sans pour autant plonger le récit dans un pathos dérangeant. Et si le bonheur n'était pas tout simplement, reprendre l'air, continuer à vivre et à aimer avec nos partenaires d'infortune?
Julie incarne "l'incandescence", la volonté, et malgré sa jeunesse, le pilier de Paul, Jérôme et de ceux qui vont intervenir dans leur vie. "Doucement, l'apprivoisement opère", se dit Julie plusieurs fois. Il en est de même d' Agnès Ledig à ses lecteurs.
A lire d'urgence, un paquet de mouchoirs à portée de main!
vivi
Édition : Actes sud (grand format, 14 Mars 2013)
ISBN-13: 9782330017538
Sa critique : Il est né les lèvres scellées, et pour lui en dessiner, on a prélevé de la peau de sa jambe au niveau du tibia. Tout petit, il a eu cet étrange duvet fait de longs poils, une moustache née trop tôt. Orphelin, il a été re...[lire la suite]cueilli avec son petit frère par des grands parents aimants.
Un jour, alors qu'il croyait prendre le bus menant à l'école, il découvre un car particulier dans lequel vit un homme obèse, amateur de pâtisseries et affublé d'un chat. Cet étrange personnage lui apprend à jouer aux échecs; il devient alors le petit joueur d'échecs.
L'enseignement du maître est patient et raisonné. Selon lui, "les échecs sont un miroir qui donne une idée de ce qu'est l'homme." Ainsi, chaque stratégie, chaque mouvement d'un pion est une "empreinte digitale" de l'adversaire. Attentif, le petit joueur d'échecs suit les conseils du maître, tout en développant sa propre façon de jouer: il se met sous l'échiquier pour écouter la mélodie des mouvements des pièces:
"Il y voyait beaucoup mieux quand il n'avait pas les pièces devant lui. La mélodie jouée sur l'échiquier à l'intérieur de sa tête était beaucoup plus subtile."
Lorsque le maître meurt, le garçon perd ses repères; grandir devient effrayant au point que son corps refuse de se développer. Il décide de passer sa vie à jouer aux échecs, caché dans un bien étrange automate censé être aussi fort que le Grand Maître Alekhine, le champion des échecs. Ainsi il devient Little Alekhine, et du Club du Fond Des Mers en passant par la Résidence Senior Etude, il marquera son empreinte en faisant de ses parties de vrais moments de poésie.
L'histoire est étrange, comme très souvent chez Yoko Ogawa, mais cette étrangeté donne une véritable force au récit. Chaque personnage croisé par le personnage principal fait écho à un autre pour finalement tisser une toile secrète autour du petit joueur d'échecs. Qu'il soit fantasmé ou réel, chacun a une influence certaine sur sa façon de jouer. Ses transcriptions de parties tendent vers "une partition de musique baroque, une écriture rupestre ou une mine de cristal" pour aboutir au "miracle du fou".
Les échecs sont un océan de possibilités, une forme d'échange et de dialogue. L'auteur fait de son héros un personnage légendaire (peu de gens l'ayant vraiment rencontré finalement), caché dans une boite, à l'étroit, mais dont l'imagination débordante explose les contours de son petit monde.
Le petit joueur d'échecs est un roman intrigant, parfois dérangeant mais terriblement intelligent.
vivi