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Belinda Cannone reçoit Cécile Wajsbrot à la bibliothèque d'Annecy

2 réactions 29 FéVRIER 2012 à 15H52

Compte-rendu de la rencontre entre Belinda Cannone et Cécile Wajsbrot organisée le 10 janvier 2012 à la bibliothèque Bonlieu




Une vie entre Paris et Berlin.
Lorsque Cécile Wajsbrot se rend à Berlin, au début, elle a le sentiment d'assister à une renaissance : elle est frappée par le contraste entre les chantiers, qui incarnent un avenir que l'on voit physiquement, et le passé encore visible. « Berlin est une ville muette, sept fois plus grande que Paris pour un nombre d'habitants équivalent, c'est une ville dans laquelle il reste de la place, place physique mais aussi mentale. Les choses ne sont pas figées, tout est encore possible. » L’enthousiasme de la découverte s'est un peu émoussé depuis mais Cécile Wajsbrot conserve depuis cette position ambivalente : à Berlin elle se sent étrangère mais en position de familiarité, alors qu'à Paris elle éprouve le sentiment inverse, celui d'être dans un lieu familier, mais de s'y sentir étrangère.
Belinda Cannone souligne que ce sentiment d'étrangeté, plus qu'une conséquence du fait de vivre « entre Paris et Berlin » est chez son invitée une réelle position d'écrivain. Avec un essai, Pour la littérature, publié en 1999, et surtout beaucoup de fictions à son actif, elle est un auteur qui défend le genre romanesque. Cette capacité d'invention, qui fait l'admiration de Belinda Cannone, s'est manifestée dans une quinzaine de romans. Il y a toujours quelque chose de l'histoire à saisir dans le roman. Cécile Wajsbrot est également l'auteur de textes radiophoniques, véritables « laboratoires pour la voix ».

Du récit au dialogue.
Belinda Cannone constate que l'écriture de Cécile est hantée par le dire, cette déclamation physique radiophonique rend possible le passage du récit au dialogue.
Cécile Wajsbrot remarque qu'au début elle écrivait des récits alors que, ces derniers temps, elle se consacre aux dialogues. Cela l'intéresse car le dialogue, pour simple qu'il paraisse, est très difficile à réussir. Les textes radiophoniques ont été conçus comme des essais, ils ont été des laboratoires pour les thèmes développés ultérieurement dans les romans. De plus un dialogue vieillit plus vite qu'un récit, l'on s'en rend compte à la lecture, c'est pourquoi elle s'intéresse à la façon de concevoir un dialogue qui s'intègre naturellement à la structure romanesque. Cette opération découle d'un désir d'unité, l'auteur cherche à rassembler, à réunir, ce qui semble faire écho au sentiment d'être étranger chez soi dont elle parlait au début de la rencontre. Elle cherche comment faire le lien entre narration et dialogue, c'est une quête d'harmonie : « les dialogues sont souvent comme des grumeaux » dans un texte, c'est pourquoi elle tente de composer une pâte lisse, en se confrontant régulièrement à cette difficulté dans ses textes radiophoniques.

Influences et traduction.
Belinda Cannone remarque que Cécile Wajsbrot semble plus influencée par la littérature anglaise qu'allemande. Ainsi Virginia Woolf cherchait à créer une fluidité entre récit et dialogue.
Cécile Wajsbrot insiste sur le fait qu'il s'agisse justement d'un des écrivains qu'elle admire le plus : son œuvre devait tomber dans le domaine public mais les récentes modifications de loi ont prolongé ce délai. Cette année cela fera 70 ans, donc tout sera possible en matière de traduction.
Les traductions ont permis à Cécile Wajsbrot de gagner sa vie, au départ elle n'a pas traduit que des livres de son choix. Pour Les Vagues de Virgina Woolf c'était différent, il s'agissait d'un texte qui lui tenait à cœur, elle voulait reprendre la traduction de Marguerite Yourcenar, pas assez fidèle, à son sens, au texte original. La romancière y a plaqué son écriture, « comme une chape de plomb sur l’évanescence du roman ».
Au fil de ses trajets à Berlin Cécile Wajsbrot décide de « réapprendre l'allemand », elle se lance un défi, celui de traduire des textes dans sa langue « paternelle ». Elle peut désormais choisir les textes auxquels elle se consacre.
Histoire et littérature.
En 1991 paraît un livre d'entretien, de réflexions croisées sous la forme de correspondance avec le psychanalyste Jacques Hassoun, qu'elle a rencontré en 1989. Alors qu'en Allemagne le mouvement révolutionnaire est enclenché, ils choisissent de parler ensemble de la place de l'histoire dans la psychanalyse et la littérature. Intitulé L'Histoire à la lettre, cet ouvrage montre que la psychanalyse, du moins à l'époque, ne prend pas assez en compte la dimension historique. Cécile Wajsbrot s'étonne de la « rareté » de l'histoire dans la littérature, malgré les bouleversements qu'elle implique toujours. La correspondance entre l'auteur et le psychanalyste durera un an.
Belinda Cannone remarque que l'analyse ramène tout au plan personnel, elle ne parvient pas à prendre en compte les modifications extérieures à l'individu.
L'histoire est un sujet qui fascine Cécile Wajsbrot, de par son vécu, mais aussi comme trace : l'on voit les couches, les strates d'histoire dans les villes. Ce rapport à l'histoire s'explique par son parcours : née à Paris en 1954, d'une mère d'origine polonaise arrivée en France en 1938, et d'un père allemand. Elle a vécu dans le récit des événements, son grand-père, convoqué en 1941 pour une vérification d'identité, ne reviendra jamais. Déporté dans le Loiret il tente de s'évader, ce qui le conduit à Compiègne, puis à Auschwitz. Sa grand-mère parvient à sauver ses deux enfants, refusant de les livrer aux policiers et obtenant, par ses cris, une nuit pour disparaître. La mère de l'auteur a alors une dizaine d'année, et échappe ainsi à la tristement célèbre rafle de Vel d'Hiv, neuf ans avant la naissance de Cécile Wajsbrot. Dès 6 ans elle est mise au courant de cette histoire familiale, cette prise de conscience très précoce explique certainement l'intérêt pour l'histoire manifesté par l'auteur à l'âge adulte. Elle insiste d'ailleurs sur le rôle de la police française dans ces déportations, rôle qui n'était à l'époque pas encore reconnu.

Le poids de l'histoire.
Cette situation d'entre-deux, Cécile Wajsbrot l'a toujours connue, avec ce « nom que personne n'arrivait à prononcer, pas même moi ». C'est ce hiatus originel qui l'a « forcée » à s'intéresser à l'histoire. Elle avait le sentiment d'être isolée, décalée socialement.
Belinda Cannone remarque que l'écriture naît toujours d'un sentiment de décalage, quelle qu'en soit l'origine. Cela peut-être un événement que l'on n'a pas vécu soi-même mais dont on a été imprégné. Ces récits de notre enfance créent des images mentales, qui participent à notre construction. Elle souligne également qu'au moment où toutes deux ont commencé à écrire, le roman policier, détourné ou pastiché, était en plein essor. Il s'agissait d'une mode littéraire focalisée sur le factice et le frelaté, alors qu'il y avait tant à faire avec l'histoire de notre pays. Cette histoire est l'enjeu fondamental, il existe désormais une réelle volonté de revisiter l'histoire du 20ème siècle.
Cécile Wajsbrot reconnaît qu'elle n'est pas la seule dans cette situation : beaucoup d'enfants et de petits enfants de déportés vivent comme des « survivants », ils ont conscience que la lignée aurait du s'arrêter, que leurs parents étaient destinés à mourir. Même si toute naissance est question de hasard ils ont le sentiment de devoir justifier leur naissance. Cécile Wajsbrot s'est ainsi efforcée, inconsciemment, de justifier son existence. Il lui fallait « faire quelque chose de sa vie », puisque « vivre seulement » ne lui semblait pas possible. Ce besoin d'écrire lui vient de ce sentiment de culpabilité, dont elle est à la fois la victime et le jouet, comme beaucoup de personnes de sa génération.

Question de bibliographie.
Cécile Wajsbrot classe elle-même sa production en trois catégories; romans du début, du milieu (qui lui semblent aujourd'hui, avec le recul, trop classiques) et de la dernière période. Elle considère La Trahison comme un roman de jeunesse, même si ce n'est pas le premier. Elle y abordait la question du silence français après la seconde guerre mondiale. Elle est ensuite revenue au roman traditionnel jusqu'à Caspar David Friedrich. C'est seulement à partir de cet ouvrage qu'elle a le sentiment de s'approcher de son véritable projet littéraire. Ce roman commence comme un discours d'inauguration, inauguration d'une rue imaginaire, et lui permet de croiser arts et lettres. Ce livre découle du désir d'en finir avec la question de la représentation du siècle dernier.
Cécile Wajsbrot remarque que, contrairement à d'autres auteurs, elle éprouve une certaine lassitude à voir la liste des titres de sa bibliographie s'allonger. Chaque nouveau titre lui semble annuler les précédents au lieu de s'y ajouter. Elle a cherché à écrire plusieurs romans courts qui se rassembleraient et composeraient un cycle consacré aux œuvres d'art, questionneraient les phénomènes de création et de réception. Le cycle devrait comporter cinq ouvrages : le premier était consacré à la musique, le second à la sculpture, le troisième à la vidéo et le quatrième devrait s'orienter sur la photo et la chanson.
Belinda Cannone souligne qu'il se passe des choses dans ces romans, les personnages y sont très incarnés ; tous laissent transparaître le goût de l'auteur pour les voix mythiques.
Mémorial est un roman un peu à part, chaque chapitre commence par quelques lignes qui évoquent un oiseau particulier.
Belinda Cannone remarque que l'on retrouve un thème « commun » à la plupart des romans de Cécile Wajsbrot, l'eau.
L'auteur ne saurait expliquer la récurrence du motif, la mer lui parle, elle incarne l'horizon, un espace de respiration et de liberté, un espace vierge, apparemment sans histoire.
Dès son premier roman elle s'interroge : comment peut-on continuer à écrire des romans, qui soient contemporains dans la forme et le fond, tout en s'émancipant du nouveau roman. Consciente de l'histoire littéraire, elle se demande comment continuer sans répéter ce qui existe déjà.

Romans et récit.
Belinda Cannone note qu'à l'époque de leur rencontre, toutes deux éprouvaient la nécessité de se dégager des contraintes du nouveau roman. Cette mode littéraire ne permettait pas, paradoxalement, de se libérer mais provoquait au contraire un rétrécissement des possibilités d'expression. Se réduisant peu à peu à une série d'interdiction, il s'agissait pour les auteurs de se libérer de ces contraintes, de s'autoriser à inventer des histoires.
Cécile Wajsbrot souligne qu'il lui a fallu également se dégager de ses études de lettres : il a fallu 10 ans pour apprendre, puis 10 ans pour se libérer de cet apprentissage.
L'Hydre de Lerne est un ouvrage particulier. Il s'agit d'un livre qu'elle aurait voulu ne pas écrire mais qu'elle a écrit quand même. Très embarrassée par ce genre de récit elle a été néanmoins poussée par une sorte de nécessité interne. Elle commence à l'écrire lorsqu'elle découvre que son père est atteint de la maladie d'Alzheimer ; s'occupant de lui elle a le sentiment d'être cernée par la maladie, elle écrit alors pour « tenir le coup ». Dix ans plus tard les défauts de ce texte lui sautent aux yeux, elle a d'abord refusé de le rééditer avant de donner son accord. Elle conserve un sentiment d'illégitimité, le récit autobiographique n'ayant jamais fait partie de ses projets littéraires.

Son prochain roman signera son « adieu au 20ème siècle », après avoir tenté de donner voix aux traces du passé Cécile Wajsbrot se tourne désormais vers l'avenir.
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29 FéVRIER 2012 à 18H09

Merci pour cette quasi exhaustivité que l'on devine en lisant ce compte rendu extrêmement appliqué et passionnant ! Connaissiez-vous vous-même bien l’œuvre de l'auteur avant sa venue à la bibliothèque ? Quel roman conseilleriez-vous pour une première approche ? Merci d'avance Sovane.

29 FéVRIER 2012 à 19H06

Bonjour Yomu, merci pour ce commentaire
Je ne connaissais rien de Cécile Wajsbrot avant que Belinda Cannone ne choisisse de l'inviter. Ce fut une très belle rencontre littéraire, mais aussi humaine, l'auteur étant quelqu'un de très pudique, tout en étant d'une absolue sincérité. J'ai moi-même commencé par Caspar Friedrich Strass, roman qui prend la forme d'un discours et convoque réflexions et souvenirs. Sinon le récit intitulé L'hydre de Lerne est un témoignage sur la déchéance physique et mentale qui accable ses ainés. l'auteur s'éloigne avec appréhension de la fiction, elle transcende son expérience personnelle.

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