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2 avis

Ricordi

Grossi, Christophe (1972-....). Auteur

Edité par l'Atelier contemporain-F.-M. Deyrolle. [Strasbourg] - 2014-09-07

Langue : français

ISBN : 979-10-92444-13-1

Description physique : 1 vol. (non paginé [112] p.). ill., couv. ill.. 22,0 cm x 14,0 cm x 1,0 cm


La genèse des Ricordi, racontée par son auteur : « Mon arrière-grand-père paternel et mon grand-père maternel ont en commun d'avoir très tôt quitté leur Lombardie natale, d'avoir épousé une Française dans l'Est de la France, d'avoir francisé leur pré- nom, d'avoir coupé les ponts avec l'Italie, avec leur famille, avec leur langue maternelle et de n'avoir rien transmis de leurs origines à leurs enfants, à leurs petits-enfants sinon un nom que je porte. Je porte la disparition d'une partie de l'histoire familiale, des histoires abandon- nées à la frontière. Je porte en moi plusieurs inconnues : tous les rêves du monde. Longtemps l'Italie a été un fantasme, tantôt une honte ou une fierté, une fiction le plus souvent. Elle était un trou, une présente absence, une ouverture, des histoires possibles, multiples, infinies. J'aurais pu enquêter, remonter le fil, interroger ceux qui auraient connu quelqu'un qui aurait connu quelqu'un qui... mais je me suis toujours méfié des témoignages. Comment faire confiance aux souvenirs quand les faits sont derrière nous, passés ? On se souvient, on croit se souvenir, on embellit ou noircit la réalité, on arrange, sciemment ou non, en fonction de l'interlocuteur. On (se) raconte nos souvenirs, on entend des histoires. Parce qu'on a soif d'histoires, et celui qui raconte, et celui qui écoute. Qu'ils soient vrais ou en partie inventés, détournés, incomplets, les souvenirs sont espiègles, ils vont et viennent, du coq à l'âne, dans le désordre et ils aiment nous perdre, se modifier, se transformer. Les souvenirs sont des romans. N'ayant pas vécu les années quarante, cinquante et soixante en Italie, n'ayant pas fait le chemin de mes aïeux, je ne me souviens pas de cette époque et ne peux prétendre me souvenir de ce que je n'ai pas vécu bien que je me souvienne de ce que j'ai lu, entendu, vu, écrit, retenu, de toutes ces années. Et parce que je me souviens du souvenir des autres et qui maintenant sont les miens, c'est ainsi que mes souvenirs sont devenus des « ricordi », c'est-à-dire des souvenirs qui ne peuvent être dits dans ma langue, en français, mais dans celle que j'aurais pu parler si elle avait été transmise. Mi ricordo n'est pas dire : Je me souviens. L'histoire de ma famille doit être très éloignée de celles qui traversent les ricordi mais c'est de cette construction-là que je me souviendrai à présent. Ici, comme dans tout récit, l'histoire rejoint l'Histoire. C'est ainsi que des vies apparaissent ou disparaissent. On suivra les partisans et leurs difficultés à retrouver une « vie normale » après la guerre, on s'intéressera au miracle économique, à l'essor industriel, aux concours de beauté, au photojournalisme de Federico Patellani, aux actrices (Sophia Loren, Anna Magnani, Gina Lolobrigida, Silvana Mangano,...), à la littérature (Cesare Pavese, Beppe Fenoglio, la famille Ginzburg, Silvio D'Arzo, Mario Luzi,...), à Alba et aux Langhe, au cinéma néoréaliste, à la mort de ce cinéma-là, à De Sica, Rossellini, Antonioni, Fellini et Pasolini, à la fermeture des bordels, à la naissance de journaux, de radios, à l'arrivée de la télévision, à la transformation du paysage, celui des villes, celui des côtes, aux histoires d'amour, aux mensonges et aux trahisons mais aussi aux amnésies, aux volontés d'oubli et aux désirs de fuir... Oui, il y a désormais tout ça dans ce que j'interroge, dans mes ricordi. Des fragments d'histoires et de vies qui a auraient pu être les nôtres où se glisser dans les creux, les manques, les oublis, ses abandons. Très vite la forme utilisée par Joe Brainard (I remember) et Georges Perec (Je me souviens) s'est imposée. Ricordi peut être lu du 1er au 480e fragment mais aussi dans le désordre, via l'index, de manière aléatoire, à l'envers, de travers, l'Italie dans le dos. » Texte de Christophe Grossi. Dessins de Daniel Schlier. Prière d'insérer d'Arno Bertina.

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Avis des lecteurs

  • 5/5

    Merci à la voie des Indés et à l'Atelier contemporain de m'avoir donné l'occasion de découvrir ce bel ouvrage. 480 fragments pour peindre la fantastique Italie qui nous fera toujours rêver. La mémoire est un mystère, grâce à elle « une forme d’éternité devient possible ». Les fragments, un peu de magie, sont illustrés par Daniel Schlier et cela nous donne à l’ensemble une dimension hors du commun. Cela peut paraître déstabilisant, mais c’est bien ainsi que se présentent dans le désordre nos souvenirs, s’ils sont nos souvenirs, ou ceux empruntés à la mémoire du temps. Cet ouvrage courageux, édité par une maison d’édition qui prend des risques et les assume, cet ouvrage courageux nous ouvre des portes et nous livre des secrets. Il se lit mot à mot et se déguste. Des mots d’amour et de rêves, de tendres nostalgies qui viennent se poser sur nous comme de petits papillons.

    par silencieuse1 Le 18 novembre 2014 à 08:01
  • 1/5

    [Lu dans le cadre de La Voie des Indés] Parce que les aïeux de l’auteur ont coupé les ponts avec l’Italie, leur patrie d’origine, Christophe Grossi s’est retrouvé avec un trou, un manque ; seul restait le patronyme en signe de mémoire : le reste relevait du fantasme, de la fiction. Après avoir cherché des souvenirs aussi solides qu’un sol ferme, il a compris que « <i>les souvenirs sont des romans</i> » et qu’enquêter ne serait pas satisfaisant. Chacun, même de bonne volonté, transmet des images fausses parce que les souvenirs filent entre les doigts et jouent avec notre mémoire. C’est ainsi que Christophe Grossi a choisi d’égrener 480 ricordi, chaque entrée commençant par « <i>Mi ricordo </i>». Mais l’auteur souligne qu’il ne faut pas comprendre « <i>Mi ricordo </i>» littéralement (« <i>Je me souviens </i>») mais plutôt comme : « <i>Je est une mémoire</i> » ou encore « <i>Je se souvient </i>». Il s’agit plus de redécouvrir un pays que d’écrire sur soi, sur son histoire. En effet, ces fragments pourraient être une tentative d’autobiographie éclatée mais ils dépassent largement ce cadre. Il écrit aussi : « <i>257. Mi ricordo ne veut pas dire</i> je me souviens <i>mais</i> je voudrais ne plus oublier <i>ou</i> j’imagine des souvenirs <i>ou </i>tais toi : écris plutôt ! » Ou encore : « <i>469. Mi ricordo que j’ai commencé à écrire </i>Mi ricordo <i>non pas pour me souvenir mais parce que j’ai déjà tout oublié.</i> » L’auteur fait revivre tout un paysage à partir de références historiques, culturelles, sportives, sociologiques, etc. Il passe du coq à l’âne et, si cela peut paraître déstabilisant, c’est aussi très adapté aux flux de souvenirs qui se présentent dans le désordre. Un fragment en chasse en un autre mais aussi s’agrège à tous les autres et l’ensemble finit par former une sorte d’histoire recréée. Si Grossi revient souvent sur des épisodes historiques sanglants, sa démarche est résolument tournée vers la vie (« <i>141. Mi ricordo que la quête est associée à la vie et l’enquête à la mort.</i> »). Et cette quête, sur les pistes de la mémoire, peut se traduire ainsi : « <i>263. Mi ricordo qu’on imagine tant d’histoires et qu’on s’empare de tant de possibles que la vérité souvent est décevante.</i> » L’auteur souligne régulièrement combien la mémoire, c’est-à-dire ce qui est supposé appartenir au réel, est souvent fiction : « <i>322. Mi ricordo que le narrateur de sa propre histoire est souvent un faussaire qui s’ignore.</i> » Et au-delà de la mémoire individuelle, il y a aussi la collective, celle qui finit dans les manuels : « <i>473. Mi ricordo qu’à force d’arranger sa propre version des faits, on comprend l’importance des imposteurs dans l’Histoire.</i> » Grossi joue avec l’ellipse et il vaut mieux avoir une bonne connaissance de l’Italie pour comprendre la plupart des entrées. Elles sont brèves et n’expliquent pas ; c’est au lecteur d’avoir les références. L’ensemble se focalise sur l’humain : tout ce qu’il a offrir de meilleur comme ce qu’il a de pire en lui. Ces fragments pourraient être en arts plastiques des collages, des images parcellaires qui ont une signification en elle-même mais qui, rassemblées, forment une nouvelle représentation où l’oubli et la mémoire ne sont plus qu’un.

    par mycupoftea Le 11 octobre 2014 à 10:13
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