Billet

Publié le 14 avril 2017 à 18:31

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Avec Frédérique Giacomoni, des éditions Le passager clandestin

Fondée en 200, animée par trois engagés venus d’horizons bien divers, Nicolas Bayart, Dominique Bellec et Frédérique Giacomoni, Le passager clandestin compte aujourd’hui une centaine d’ouvrages autour de 12 collections. Ils ont une ligne éditoriale bien claire, proche des courants anarchiste, décroissant, et de la désobéissance civile, mais ils ont aussi une "ligne de conduite", celle qui les pousse à imprimer en France et à maintenir des prix bas pour leurs ouvrages. Rencontre éclairée avec Frédérique Giacomoni.

<< On pourrait très certainement dire cela de bien des maisons d’éditions mais lorsque l’on observe votre catalogue, on a le sentiment que chaque parution est née d’une nécessité très puissante, presque comme une obligation morale de publier. Qu’est-ce qui vous a poussés en 2007 à fonder les éditions Le passager clandestin ? Vous définiriez-vous comme une maison d’édition « citoyenne » ?

 L’idée de départ en fondant le passager clandestin était de constituer un catalogue engagé avec différents types de livres. Parce qu’on sait que certains lecteurs n’iront pas vers des essais de 300 pages, et qu’on voulait pourtant s’adresser à un maximum de gens pour les alerter sur ce qui nous paraît important. On a donc créé plusieurs collections très différentes, des essais, des petits livres courts et militants (la collection Désobéir), mais aussi des romans, des livres de photo…

Ce qui nous paraît nécessaire, c’est de réfléchir, de ne pas réagir trop à chaud, de prendre le temps de l’analyse… L’idée est de s’arracher à la dictature du présent. Nous portons aussi une attention soutenue aux pratiques collectives, qu’on considère non seulement comme des expériences de lutte mais aussi comme des formes de réflexion en actes. On fait remonter dans le champ éditorial et donc dans le champ des idées, des pratiques de terrain, les actions de gens très impliqués dans les luttes concrètes. D’où la collection Désobéir, ou plus récemment la collection Chroniques, qui s’est penchée sur la question des migrants et sur celle des ZAD à travers ses deux premiers titres…

 Pour ce qui est d’être une maison citoyenne, c’est une question complexe, les termes d’engagement, de militantisme etc. qu’on accole souvent aux maisons de sciences humaines nous paraissent toujours un peu problématiques…

Disons que tout d’abord, nous choisissons les titres que nous publions sans aucune contrainte marketing, sans volonté de « faire un coup commercial », de bien vendre un ouvrage ; pour cela nous faisons en sorte d’avoir assez peu de charges pour ne jamais être prisonniers de la rentabilité, même s’il en faut un minimum ; et cela est déjà une forme d’engagement. Nous nous engageons aussi sur des choses qui nous paraissent nécessaires dans notre métier : imprimer en France, vendre nos livres à des prix le plus raisonnable possible... Enfin et surtout, bien sûr, nous publions des ouvrages qui font le point sur les sujets qui nous semblent les plus importants aujourd’hui, et qui aident à sortir de la pensée unique. On essaie de soulever un certain nombre de questions qui nous agitent tous, et on le fait avec des propositions pour avancer. On ne fait pas que démolir ce qu’on pense négatif, on essaie de construire.

Nos livres peuvent donc s’adresser à toutes les personnes engagées dans des pratiques collectives alternatives et qui cherchent à nourrir et à consolider leur réflexion et leur engagement ; et à tout lecteur un peu curieux, cherchant à trouver un écho à ses propres interrogations. Des gens qui s’inquiètent, qui cherchent à comprendre, et qui voudraient des solutions.

 

<< Dans plusieurs collections – Rééditions, Les Précurseurs de la croissance, etc. –,  vous affichez une volonté de faire entrer en résonance les voix du passé avec celles du présent. Pourquoi est-ce si important pour vous ? Comment choisissez-vous vos textes ?

 Les pratiques sociales, l’analyse critique et la réflexion théorique ont effectivement un passé qui structure notre rapport actuel au monde. Quand on a démarré, il nous semblait que certains textes de lutte étaient incontournables, et que c’était important de les retrouver dans notre catalogue. Après, dans la collection Rééditions, on a cherché aussi à s’éloigner des textes les plus connus et à dénicher des pépites oubliées, comme Opinion d’une femme sur les femmes de Fanny Raoul, un véritable brûlot féministe écrit en 1801 ! Plus récemment, on a publié dans cette collection Radicaux, réveillez-vous ! de Saul Alinsky, qui était carrément inédit, puisque c’est le premier texte d’Alinsky écrit en 1946 et jamais traduit en français jusqu’ici.

La collection Les précurseurs de la décroissance est née un peu différemment. On avait rencontré Serge Latouche pour lui proposer de préfacer un texte de William Morris dans la collection Rééditions justement. Il a accepté, et quelques mois plus tard, il est revenu vers nous avec l’idée de cette collection, qu’il avait eue en découvrant le texte de Morris. Montrer avec une sorte de petite encyclopédie de poche consacrée à différents penseurs, la richesse des théories de la décroissance, et le fait que l’idée ne date pas d’hier…

 Pour le reste de nos textes, donc principalement des essais, nous recevons des manuscrits, nous les lisons tous, et nous choisissons dans ces propositions.

 

<< En 2013, alors que votre catalogue s’est jusque là concentré plutôt sur des essais ou des pamphlets, vous créez la collection Dyschroniques, qui rassemble des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation par des auteurs qui, pour certains, sont passés maîtres du genre. Pourquoi avoir eu l’envie de publier de la fiction ? Et pourquoi ce genre en particulier ? Avez-vous envie de développer la collection Romans de fiction contemporaine ?

 Comme je vous l’ai dit, on avait dès le départ cette idée de multiplier les genres pour inciter les gens de plusieurs manières à se pencher sur nos idées. Deux romans, plutôt déjà orientés SF, ont été publiés au tout début, en 2007. On n’a pas réussi à développer ça, parce qu’on a été très vite identifiés comme un éditeur de sciences humaines, donc on reçoit peu de manuscrits de littérature. Mais cette partie nous manquait vraiment. Quand on a réfléchi à réintroduire de la littérature dans notre catalogue, l’idée de se diriger à nouveau vers la science-fiction est apparue tout de suite. On cherchait des textes avec un potentiel de critique et d’analyse des fonctionnements sociaux d’aujourd’hui… Or dans la SF, le lien avec la critique sociale est évident ; les auteurs de science-fiction se penchent tous, à leur manière, sur les travers des évolutions technologiques, sur des mécanismes pervers d’organisation sociale et économique vers lesquels on dérive… Ce qui nous intéressait, ce sont les textes qui construisent des hypothèses à partir de l’observation de présent, et anticipent les évolutions  possibles. Donc on peut dire que toutes les nouvelles que nous publions dans cette collection sont des textes qui ont su préfigurer quelques-uns des traits politiques, technologiques ou écologiques caractéristiques de notre présent. La science-fiction qui nous intéresse est  ainsi totalement rattachée à notre ligne éditoriale et nos convictions. Elle permet d’aborder autrement, de manière un peu moins frontale et aussi un peu plus légère, tous les thèmes qui structurent notre catalogue. C’est plus ludique, cela nous permet d’ouvrir ces questionnements à un public différent, mais l’idée est toujours de réfléchir au monde dans lequel on vit, celui dans lequel on aimerait vivre, et celui qu’on ne souhaite pas voir se développer. La SF permet aussi de toucher un public plus jeune qu’avec le reste de notre catalogue ; ça leur permet de réfléchir de manière plus ludique à certaines aberrations de notre société actuelle. Cette collection nous permet aussi de faire remonter à la surface de grands auteurs tombés dans l’oubli (ou carrément méconnus) et dont les écrits n’ont connu qu’une destinée confidentielle en tout cas en France. C’est le cas par exemple de Murray Leinster, extrêmement populaire chez les anglo-saxons, inconnu chez nous alors qu’il a écrit 1 500 textes. Nous avons publié sa nouvelle époustouflante Un logique nommé Joe, dans laquelle il invente Internet… en 1946 !

La période chronologique qui nous intéresse correspond grosso modo à la Guerre froide. C’est l’époque où ont émergé les enjeux qui structurent aujourd’hui nos sociétés. C’est l’âge de l’empire technologique, le moment où science et technique s’imposent de manière durable et extrêmement contraignantes à l’humanité ; l’âge des totalitarismes et de l’ambition du pouvoir politique d’exercer un contrôle sur tous les pans de l’organisation sociale et sur les ressorts les plus intimes de la vie en société ; et l’âge de l’anthropocène : l’époque où c’est l’activité de l’homme qui a le plus d’impact sur les grands équilibres naturels. Les textes que nous choisissons abordent toutes ces questions –  le pouvoir exercé par la technologie sur nos vies, le développement du contrôle social et la place et la responsabilité de l’être humain à l’égard de la nature. La collection Dyschroniques va donc continuer de reposer sur ce principe de réédition (à l’exception de l’ouvrage inédit Pigeon, Canard et Patinette qu’on a publié l’an dernier suite à un concours d’écriture, et qui était une superbe découverte), nous n’envisageons pas de nous mettre à publier de la fiction contemporaine.

 

<< On vous voit beaucoup dans des manifestations militantes associées ou non au livre. Est-ce le prolongement naturel de votre engagement ? Où peut-on vous trouver ces prochains mois ?

 Bien sûr, on a vraiment besoin de ce contact avec le public, d’être en prise directe avec ceux qui peuvent considérer nos ouvrages comme des outils dans leurs pratiques. C’est ce contact direct avec des pratiques, des enjeux, des appréhensions concrètes du réel, qui constitue aussi notre engagement.

On sera le week-end du 22 avril, donc très bientôt, au salon du Livre libertaire à Paris, et le 1er mai, comme chaque année depuis qu’on existe, au festival Colères du présent à Arras. On y sera même un peu plus tôt puisque le festival organise le samedi 29 avril, de 10h à 18h, à l’Hôtel de Guines à Arras, toute une journée de débats sur les migrants mineurs dont Olivier Favier (qui a écrit chez nous Chroniques d’exil et d’hospitalité) est le grand témoin. Il y aura aussi la projection du film J’ai marché jusque chez vous de Rachid Oudji, un débat avec le réalisateur, et un débat  avec Rozenn Le Berre (qui a écrit De rêves et de papiers. 547 jours avec les mineurs isolés étrangers aux éditions La découverte).

Après ça, on sera aussi au Petit salon du livre politique au Lieu-dit à Paris, les 20 et 21 mai.

 

<< Libfly est un réseau social de lecteurs, dans lequel on peut venir puiser des conseils de lecture. Puisque vous être trois, je m’autorise à vous poser une question triple : pouvez-vous nous donner le titre d’un essai qui vous a marqué récemment ? d’un roman ? d’une bande dessinée ?

 Je suis en train de lire un essai passionnant qui s’appelle La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) de Samir Boumediene (aux éditions des mondes à faire). Ce livre raconte comment à partir de 1492 les Européens collectent en Amérique le savoir des Indiens ou des esclaves pour s’approprier d’innombrables plantes médicinales.

Pour citer un roman, je viens de lire Petit pays de Gaël Faye, qui m’a beaucoup marquée.
Et en bande dessinée, je mentionnerais quelque chose de moins récent, parce que c’est difficile de faire des choix à trois mais là c’est bien une œuvre qui nous a tous marqués au passager clandestin : La guerre d'Alan, d’Emmanuel Guibert, d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope. Cope avait 69 ans quand il a raconté à Emmanuel Guibert ses souvenirs de GI débarqué en France en 1945. C’est bouleversant, et le dessin est magnifique.

 

Merci beaucoup au Passager clandestin.

 

3 commentaires

  • afbf
    Le 18 avr. à 20:33

    Je sais quel éditeur je vais essayer de rencontrer à Arras!

  • AliceAGH
    Le 20 avr. à 21:43

    Entretien passionnant qui donne effectivement envie de prolonger la discussion de visu !

  • sovane
    Le 26 avr. à 12:52

    Un entretien riche d'engagement et de passion ! Bravo au Passager clandestin pour leur travail de fond et leur catalogue si utile en ces temps obscurs. Je me suis régalée avec le livre "Ecopunks", passionnant et très instructif. Cet essai m'a conforté dans l'idée que le punk est l'avenir de l'humanité (cf mon article "Le punk est-il l'avenir de l'homme ?"). Ma critique arrive bientôt sur Libfiy et encore merci pour la voie des indés, source inépuisable de découvertes !

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