Rebelde

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Publié le 13 avril 2017 à 08:51

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Un Coeur si blanc de Javier Marías

« Je ne sais pas si j’ai envie de voir comment elle met ses collants et les ajuste à la taille et au creux de l’aine, ou combien de temps elle passe dans la salle de bains le matin, si elle met des crèmes de nuit ou de quelle humeur elle s’éveille en me voyant à son côté. Je crois que le soir je n’ai pas envie de la trouver en chemise ou en pyjama sous les draps, mais de la dénuder en commençant par sa tenue de ville, la défaire de l’apparence qu’elle a eue dans la journée(…) Je sais, en revanche, que j’ai envie de la voir dormir, de voir son visage lorsqu’elle est inconsciente ou assoupie, de connaître son expression dure ou douce, tourmentée ou placide, enfantine ou vieillie quand elle ne pense à rien ou ignore qu’elle pense, quand elle n’agit pas qu’elle ne se comporte pas de façon étudiée, comme nous le faisons tous plus ou moins devant quelqu’un, même si ce témoin ne nous importe guère, même si c’est notre père, notre femme ou notre mari. »

C’est le sang qui nous lie à nos proches, nous fait membre d’une famille, père, fils ou frère. Mais c’est le silence qui nous pousse à l’isolement ; les secrets inavouables murés dans le passé et la honte. Juan, la trentaine à peine entamée, est un jeune marié se questionnant sur ce que cette union lui a ravi. Les heures à attendre l’être cher délicieusement troublantes ne sont plus. Le halo de mystère auréolant son épouse Luisa ne sera bientôt qu’un souvenir. Les charmes de la découverte de l’autre ont cédé sous le poids de la vie à deux et d’un « nous » à construire ;  pluriel reléguant définitivement le « je » au second plan. Lors de son voyage de noce à La Havane, Juan assiste à une dispute entre un couple adultérin. Cet événement et le comportement de son père le jour de la cérémonie de mariage ne feront que renforcer ses réflexions autour de la vie à deux. L’attitude d’une vieille amie new-yorkaise célibataire et consommatrice d’hommes ternira également l’éclat du sacrosaint mariage à ses yeux. Telle une œuvre de maître trop longtemps admirée, l’être aimé, élimé par le quotidien, n’apparaît plus que par ses défauts. Et les appâts de jadis que l’on croyait inaltérables n’existent plus qu’à travers les traits malhabiles et les coups de pinceaux peu flatteurs de l’artiste. Juan craint l’usure et porte un regard d’une lucidité effrayante sur la relation à l’autre. Il aurait pu parler à ce père venu s’adresser à lui le jour où il a décidé de s’engager auprès d’une femme mais certains mots pèseront sur sa conscience comme une chape de plomb. Ni le travail de mémoire, ni la dissection de cet entretien ni les vaines tentatives d’interrogation initiées auprès du patriarche ne seront en mesure de lui apporter des explications. Cela ne pourra être à moins qu’une femme, ingénieuse, attentive et disserte ne lève le voile sur la zone d’ombre occultant quelques années de la vie de son père et sur son histoire.

Déconcertant de la première à la dernière page et faisant montre d’une analyse pertinente sur le genre humain, Un Cœur si blanc puise sa force dans les secrets, les mensonges et l’évolution du sentiment amoureux. De la passion insufflant la vie aux chairs les plus éteintes à la lassitude du « être deux », cette œuvre sublime de Javier Marías  explore les différentes facettes de l’amour avec une incroyable subtilité.

Un roman puissant et lucide porté par une galerie de personnages réalistes, pions malmenés dans un jeu de l’amour et du hasard. Une partie n’ayant pour vocation que de contrarier le bonheur où chaque lancé de dés semblent pipé, faussé par l’innocence perdue, la raison et la folie des hommes. 

A propos

Il règne sur mes étagères un joyeux désordre. Ellroy côtoie Salem, Edward Abbey se dispute une place avec Eduardo Chaves. Richard Bohringer s’est glissé tout près d’un recueil de Rimbaud. Tennessee Williams et Albert Camus accueille un nouveau venu qui n’est autre que James Welch pendant que Dino Buzzati échange avec Juan Rulfo. Le neuvième art occupe également une place de choix. Ainsi, Frank Miller, Breccia, Didier Comès sont obligés de se serrer…La faute à Danijel Zezelj dont je dévore insatiablement les œuvres. Des classiques connus et reconnus aux œuvres empreintes de noirceur ou versant dans le loufoque. Des histoires les plus originales au nature writing. Du polar à la poésie, mes goûts sont plutôt éclectiques. Je lis au gré de mes humeurs et de mes envies.